L’intelligence artificielle transforme profondément l’ingénierie, influençant l’analyse des problèmes, la prise de décisions et la conception des systèmes. De la recherche universitaire à l’exercice professionnel, les ingénieurs et les étudiants noirs de tout le Canada s’intéressent à l’IA de manière réfléchie et critique, veillant à ce que l’innovation s’accompagne de responsabilisation. À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, Ingénieurs Canada met en avant une ingénieure et un doctorant noirs qui non seulement s’intéressent à l’IA, mais contribuent également à façonner son utilisation responsable, éthique et efficace au sein de la profession et à l’extérieur de celle-ci.

Pour Stephen Obadinma, étudiant au doctorat en quatrième année à l’Université Queen’s, ce sont à la fois son imagination et une occasion à saisir qui l’ont conduit vers l’IA. « Je m’intéresse à l’IA depuis que je suis très jeune », explique M. Obadinma, se souvenant comment des films tels que Blade Runner et Ghost in the Shell ont suscité chez lui des questions sur l’intelligence artificielle et la capacité des machines à ressentir. Cette curiosité précoce s’est concrétisée pendant ses études de premier cycle en génie informatique, lorsqu’il a découvert les bourses de recherche pour étudiants de premier cycle du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG). « C’était une occasion rare pour un étudiant de premier cycle », explique-t-il. « Après avoir passé l’été à faire de la recherche, je me suis beaucoup amusé et j’ai pu contribuer à la création d’un nouvel ensemble de données et à la rédaction d’un article. J’ai donc décidé de poursuivre mes recherches en IA et de rester à l’Université Queen’s pour faire une maîtrise et un doctorat avec le même directeur de thèse. »

Depuis lors, le domaine a considérablement évolué. « Les modèles et les méthodes que nous utilisons aujourd’hui sont totalement différents », souligne Stephen Obadinma, décrivant la rapidité avec laquelle l’IA a évolué au fil de son parcours universitaire. Ses recherches actuelles portent sur la sécurité de l’IA, en particulier les attaques adverses contre les grands modèles de langage. Au lieu de supposer que ces systèmes se comportent comme prévu, Obadinma teste leur réaction sous pression. « Une grande partie de mon travail consiste maintenant à attaquer les grands modèles de langage pour voir comment ils gèrent la pression et déterminer s’il est possible de les faire se comporter de façon imprévue. »

Il souligne que les enjeux sont importants. « Maintenant que l’IA est adoptée en masse et intégrée à pratiquement tout, son potentiel de nuisibilité a explosé », explique M. Obadinma. Il cite des conséquences concrètes, telles que les outils de sélection biaisée des CV qui peuvent avoir un impact injuste sur des milliers de personnes. Ce risque est aggravé par le manque de transparence qui entoure de nombreux modèles populaires. « Nous n’avons aucune idée des données précises sur lesquelles ils ont été entraînés, ni de la manière dont ils ont été entraînés, ni du processus précis qu’ils ont suivi pour atténuer les biais », explique-t-il. Pour M. Obadinma, le monde universitaire joue un rôle essentiel dans la résolution de ces problèmes en testant rigoureusement les systèmes et en partageant publiquement ses conclusions afin d’influencer à la fois les développeurs et les organismes de réglementation.

Le point de vue de Stephen Obadinma est également influencé par son expérience personnelle. « En tant qu’étudiant noir, je suis très conscient de la façon dont les préjugés implicites des gens peuvent mener à des interactions désagréables et à un sentiment de marginalisation », explique-t-il. Conscient que l’IA peut reproduire et amplifier ces mêmes préjugés, il se concentre sur la sécurité. « Cela me motive à mener des recherches pour tester rigoureusement ces modèles. »

Dans la pratique professionnelle, Regina Inaya, ingénieure civile et professionnelle en gestion de projet, apporte un point de vue complémentaire issu du terrain. Attirée par le génie en raison de son goût pour la résolution de problèmes, Mme Inaya dit que les mathématiques sont rapidement devenues sa matière préférée, car elle aimait trouver des réponses et considérait chaque problème comme une énigme à résoudre. Cette curiosité l’a conduite vers le génie civil, où elle a vu une occasion de créer des solutions ayant un impact durable. « De petits changements bien pensés peuvent donner de grands résultats, dit-elle, et le génie civil me permet de créer des solutions qui peuvent durer des années. »

L’intérêt de Regina Inaya pour l’IA s’est développé naturellement parallèlement à sa carrière d’ingénieure. « J’ai toujours aimé apprendre pour le plaisir d’apprendre », explique-t-elle, soulignant que sa curiosité s’est transformée en un sentiment de responsabilité lorsque l’IA a commencé à transformer les industries. « Je crois qu’il faut se préparer pour l’avenir avant qu’il n’arrive. Je veux être équipée non seulement pour m’adapter, mais aussi pour contribuer de façon responsable et significative. »

Dans son rôle actuel de gestionnaire de la qualité, Mme Inaya utilise l’IA comme un outil de soutien pratique plutôt qu’un substitut au jugement technique. « J’utilise principalement l’IA comme un outil de remue-méninges et de productivité », explique-t-elle. « Elle m’aide à rédiger des rapports, à élaborer des procédures opérationnelles normalisées et des listes de contrôle, à créer des comptes rendus de réunion et des modèles, et à effectuer des analyses de données. » Bien que son rôle se soit éloigné des activités principales de conception et de construction, elle utilise systématiquement l’IA pour améliorer « l’efficacité, la clarté et la qualité des produits livrables ». Elle a également participé à un projet dans le cadre duquel des outils basés sur l’IA ont aidé un client à prendre des décisions éclairées sur les produits les plus viables.

Regina Inaya a également constaté l’impact de l’IA au niveau des systèmes, citant l’exemple d’Ontario Power Generation. « Les outils basés sur l’IA optimisent les prévisions de débit et traitent en temps réel de grandes quantités de données provenant de capteurs », explique-t-elle. « Cette capacité permet aux ingénieurs d’intervenir de manière proactive, de réduire les temps d’arrêt et de prolonger la durée de vie opérationnelle des infrastructures essentielles. » Pour elle, ces progrès marquent le début d’une nouvelle ère où créativité, précision et durabilité peuvent coexister.

Obadinma et Inaya soulignent tous deux l’importance de la représentation dans les domaines du génie et de l’IA. « Les systèmes que nous concevons influencent la vie réelle, les communautés et l’avenir », explique Mme Inaya. « Lorsque les personnes chargées de construire ces systèmes ne représentent qu’une petite partie de la société, des points de vue importants sont involontairement exclus. » Elle souligne que la représentation inclusive renforce l’innovation et crée un effet en cascade pour les générations futures.

Tous les deux remettent également en question les idées reçues courantes sur l’IA et son rôle dans l’ingénierie. Mme Inaya évoque la crainte que l’IA ne remplace les ingénieurs, expliquant que « l’IA excelle dans le traitement des données et l’exécution de simulations, mais elle ne peut remplacer le jugement humain, le raisonnement éthique ou la compréhension contextuelle ». M. Obadinma ajoute qu’une autre idée reçue très répandue consiste à considérer l’IA comme un outil pouvant être utilisé naïvement, sans formation ni esprit critique. « L’IA est souvent traitée comme une boîte de magicien », dit-il, soulignant que cette attitude conduit certaines personnes à la rejeter complètement, tandis que d’autres s’y fient sans tenir compte de ses limites. « L’IA est un outil qui nécessite de réelles compétences pour être utilisé correctement », souligne M. Obadinma, affirmant que l’éducation et une utilisation réfléchie sont essentielles pour éviter tout préjudice et garantir que l’IA soit appliquée là où elle peut véritablement aider.

Leurs expériences combinées mettent en évidence la façon dont les ingénieurs et les étudiants noirs façonnent l’avenir de l’IA en génie avec détermination, esprit critique et responsabilité. Alors que l’IA continue d’évoluer, leurs voix soulignent l’importance de créer des systèmes qui soient non seulement innovants, mais aussi éthiques, inclusifs et fondés sur l’expertise humaine.